Un portrait féministe et intemporel de l’amour

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Le dernier film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, raconte la naissance d’un amour, la mémoire de celui-ci et son empreinte dans la vision du monde ultérieure des protagonistes.

La réalisatrice, venue raconter sa démarche lors d’une avant-première, insiste sur la nécessité de regarder intensément cet amour et pas le cadre de l’oppression. Si elle s’est appuyée sur la vérité historique (son film se déroule au XVIIè), le désir demeure l’élément le plus important de l’histoire. Elle propose une expérience.

Le film se centre sur le regard amoureux de deux personnes qui sont amoureuses l’une de l’autre, et dans une dynamique amoureuse dissociée de la possessivité. L’amour comme source d’émancipation (et l’on pense à Titanic par exemple). La beauté du souvenir constitue aussi une force pour celle qui se le remémore, plutôt que de penser ou donner à voir à la rupture ou la vie qui démarre à deux.

Pour la première fois, Céline Sciamma présente une histoire d’amour adulte, avec des comédiennes professionnelles. Le spectateur assiste à l’admiration intellectuelle des deux héroïnes l’une pour l’autre; il n’existe pas de domination de l’une sur l’autre , elles sont placées sur un pied d’égalité. En cela c’est un film féministe revendiqué.

Cette question du féminisme se pose également vis-à-vis de la mère. Elle souhaite marier sa fille pour l’accompagner vivre à Milan, et quitter l’île où elles habitent, sauvage et rude. Quelle est sa marge de négociation: que transmet-elle?

Le trio formé par les deux héroïnes avec la servante (la servante, une tradition française dans les films intimistes de cette époque) ne renvoie pas à l’utile gratuit et convenu. Une dynamique de solidarité se met en place dès que la maitresse de maison s’éloigne. Et on assiste à l’abolition des hiérarchies de classe. Le spectateur est happé par une image de cuisine dans laquelle on a envie de vivre, lors d’un long plan séquence. La servante brode pendant que les autres boivent et préparent la cuisine.

Le sujet de l’amour est traité grâce à des métaphores ou des références en lien avec la peinture ou la littérature. Par exemple, l’artiste pose un miroir sur le sexe de son amante pour réaliser son autoportrait.Une manière détournée de faire allusion à Gustave Courbet et son tableau L’origine du monde.
Chaque situation donne matière à croquis: la faiseuse d’anges, comme l’inflammation de la robe de la jeune femme jouée par Adèle Haenel.

Le mythe grec d’Orphée et Eurydice , lu à voix haute par l’une des jeunes femmes questionne pourquoi Orphée se retourne au lieu de respecter la consigne qui lui est faite. Eurydice l’appelle-t-elle parce qu’ elle veut qu’il se souvienne d’elle? Ou est-ce que sa volonté masculine est faible ou sans confiance en lui-même ou dans le destin?
L’artiste du film peint le mythe peu de temps après. Et l’une des dernières images de sa bien-aimée se révèle derrière elle, comme dans ce mythe. Adèle Haenel porte sa future robe de mariage comme pour une descente aux enfers. Une mise en abyme de la lecture du soir, et d’une traduction féministe du mythe.

La puissance des images fond parfois le réel et l’art, comme lorsqu’un bouquet de fleurs ressemblant à une nature morte hollandaise se fane jour après jour alors que  la broderie qui le représente avance et éclot sous nos yeux. Le souvenir d’un amour, comme l’art, prend une forme éternelle et que l’on peut raviver à l’envi, contrairement à la vanité des plantes et des amours terrestres…

Un film envoûtant, très simple et en même temps particulièrement riche. Exceptionnel!

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